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Pour citer cet article :

Martyne Perrot, 2018. « LA SOUDIÈRE Martin de, 2016. Quartiers d’hiver. Ethnologie d’une saison ». ethnographiques.org, Comptes rendus d’ouvrages [en ligne].
(http://ethnographiques.org/2018/Perrot - consulté le 24.06.2018)
 

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Martyne Perrot

Compte-rendu d’ouvrage

LA SOUDIÈRE Martin de, 2016. Quartiers d’hiver. Ethnologie d’une saison

LA SOUDIÈRE Martin de, 2016. Quartiers d’hiver. Ethnologie d’une saison. Paris, Éditions Créaphis.

(Compte rendu publié le 1er février 2018)

Pour citer cet article :

Martyne Perrot. LA SOUDIÈRE Martin de, 2016. Quartiers d’hiver. Ethnologie d’une saison, ethnographiques.org, Comptes rendus d’ouvrages [en ligne]. http://www.ethnographiques.org/2018/Perrot (consulté le 1/02/2018).


Comme la plupart des ethnologues, Martin de la Soudière est passionné par son terrain, la Margeride. Après des études de géographie, captivé par cette haute terre au cœur de l’ancienne province du Gévaudan, il s’orienta vers l’ethnologie. De la première naîtra une curiosité immodérée pour l’espace rural, la moyenne montagne et les lieux « modestes ». De la seconde, il héritera d’un intérêt aussi vif pour l’espace vécu, les pratiques de cueillette (La Soudière et Larrère 1976), les sensibilités au temps, le goût des saisons… Cette rencontre interdisciplinaire et ses lectures de jeunesse lui ouvriront un territoire peu, sinon pas, exploré jusqu’ici : la perception du « temps qu’il fait » par les habitants de ces rudes et austères contrées que sont la Haute Lozère, l’Aubrac et, à titre comparatif, quelques annexes jurassienne, québécoise, sibérienne, groenlandaise.

L’ouvrage dont il est question ici fait écho à celui publié en 1987, car l’hiver est resté au centre des minutieuses et infatigables observations que l’auteur note sur un cahier d’écolier depuis 1973, époque durant laquelle il fit ses premières armes de jeune chercheur en Margeride. Pourquoi le choix de l’hiver ? Parce qu’elle est « la plus mal aimée » des quatre saisons, on la dit « morte », elle renvoie pourtant à l’enfance et à la naissance, à la période de Noël, mais aussi à la vieillesse et à la mort. Dans différentes cultures, l’hiver occupe d’ailleurs une place considérable. L’ethnologue-géographe en ces années 1970 en tombe « amoureux » et, avoue-t-il aujourd’hui, il n’en est toujours pas lassé, ni déçu. Ces confidences semées çà et là, au cours de l’écriture du livre, nous éclairent sur son choix. Une sorte d’égo-ethnologie se dessine, qui lie souvenirs d’enfance, littérature, haut plateau et météore.

La neige, sa poétique, son lexique, ses dangers potentiels, le séduisent particulièrement. L’auteur l’a d’abord découverte à travers les romanciers comme Jack London, qui a bercé son enfance. La neige a aussi un rôle de « conservatoire » qui fait surgir les images d’Épinal des campagnes d’antan. Mais le temps gris, l’obscurité, le crachin, les « mois noirs », comme on les nomme en Bretagne, ne le découragent pas, bien au contraire ! Car ce découvreur de saison aime redonner leurs couleurs aux temps « les plus adverses », aux « météores sans grâce », au « temps de peu » comme il l’écrit joliment à la manière de Pierre Sansot (1991).

Dès le premier chapitre, « Un village sous la neige », le décor est planté. Nous sommes en 1973 et l’auteur s’est installé dans un gîte près d’une famille paysanne à qui il appartient. À la mi-novembre arrive la première neige, qui marque « la fin de l’herbe », le retour des vaches à l’étable et l’horaire d’hiver. À la mi-décembre s’ouvre la saison des lotos et s’opère la rituelle tuade du cochon. Mais il faut attendre le mois de mars 1974 pour que l’ethnologue vive sa première tourmente de neige, tant attendue. Ce terme est évocateur de vent, de congères, de difficultés à circuler, d’école fermée et d’intervention des engins de la DDE [1]. Comme un incendie, une avalanche ou toute autre catastrophe naturelle, c’est un véritable « socio-drame » qui se révèle et s’incarne sous la plume de l’auteur. Ces drames de la neige « saturent », écrit-il, l’imaginaire régional comme celui des trois sœurs qui périrent au retour d’un bal, évènement qui laissa d’ailleurs son nom à un toponyme : le col des Trois Sœurs.

Cette approche, qui donne son originalité au livre, débouche sur une série d’interrogations. Sur ces hauts plateaux, les tempêtes de neige seraient-elles emblématiques d’une « identité négative » qui ne se retrouve pas dans les hauts massifs alpins ou pyrénéens ? La question est posée. Les termes locaux abondent ici dans ce Gévaudan qui résonne encore des histoires de sa bête [2] et cette terminologie donne une tournure dramatique à l’évènement. Outre la « tourmente », existent aussi la burle, l’écir, la fournelle, à la sonorité si évocatrice d’une météorologie inquiétante. La neige se prête aussi plus que d’autres agents atmosphériques à des tentatives de classifications parce qu’elle se métamorphose rapidement. Instable, mouvante, c’est un « matériau paradoxal » qui met au défi ceux qui l’observent et s’invite dans les traditions populaires. De la « neige du coucou », parfois nommée les « biquets d’avril », au « loup de la neige » ou encore aux « neiges de l’avent » et à la « neige du pâtre », le besoin de la nommer et de la dire s’enrichit au gré des cultures locales, du calendrier religieux ou des pratiques pastorales. Cet inventaire si précis soit-il ne peut toutefois rivaliser avec celui effectué auprès des Inuit, ici cité par souci de comparaison anthropologique. Le linguiste missionnaire Lucien Schneider (1970) relevait, en 1970, pas moins d’une douzaine de mots de base pour désigner la neige, et une dizaine pour la glace. Ces mots pour dire la neige dans cet environnement polaire racontent la vie quotidienne : neige qui tombe, neige humide, neige tassée, molle, regelée, granuleuse emportée par le vent, prête à fondre, etc. et révèlent une nécessité de s’adapter chaque jour à des conditions de vie extrêmes.

Si handicapante soit-elle, la neige qui tombe sur le plateau lozérien n’induira pas autant de critères pour classer ses qualités, sa consistance, ses couleurs. En revanche, elle implique une autre pratique, celle du déneigement, auquel est consacré le chapitre cinq. Véritable et passionnante étude de culture technique, illustrée par des photographies et des dessins, elle donna l’occasion d’un film en 1994 où les conducteurs d’étrave (chasse-neige) et de fraiseuse y sont décrits et filmés comme des « chasseurs de neige » qui parcourent les routes pour les « mettre au noir ». Historiquement, le déneigement commence au lendemain de la seconde guerre mondiale, quand le matériel était encore rudimentaire : simple tracteur à essence poussant une petite étrave, suivi en 1950 par la « fraiseuse ». Si ces premières machines désenclavent relativement certains villages, la vie locale ne sera vraiment transformée qu’après 1955, quand les routes seront « ouvertes » par les techniciens des Ponts et Chaussées et que l’habitude se prendra, dans les villages, d’attendre le cop neu (le coupe-neige). Le déneigement sera contrôlé plus tard par la DDE à l’époque où le développement de l’automobile et la fermeture progressive des commerces et des écoles permettront mais obligeront également la population à des déplacements de plus en plus éloignés et fréquents. Cette mobilité nouvellement conquise effacera peu à peu « les chemins d’hiver » et rendra obsolète certains usages, comme ceux des cloches à tourmentes qui permettaient aux habitants de ne pas s’égarer quand soufflait la tempête de neige. Celles-ci sont devenues aujourd’hui des objets patrimoniaux avec l’invention d’un circuit des tourmentes, sur le versant nord du mont Lozère. L’analyse du changement des rapports des villageois à la neige, dans cette zone de moyenne montagne, permet ainsi à l’auteur de tisser histoire, espace et météore dans une perspective culturelle. Martin de la Soudière se place ici résolument dans la voie ouverte par Marcel Mauss, pour lequel un « fait social quelconque », voire « une invention », ne doit jamais être isolé de « sa couleur locale, ni de sa gangue historique » (Mauss 1966).

À l’avant-dernier chapitre du livre, la neige sera abandonnée, presque à regret, d’ailleurs aussi pour le lecteur, au profit de l’hiver. L’auteur s’était engagé, dès le début de son ouvrage, à ne pas délaisser cette saison mal aimée et à lui rendre sa dignité au-delà de tout cliché. Et c’est en bon phénoménologue qu’il y parvient. Si le froid, l’obscurité grandissante, les ciels plombés sont porteurs et fabricants d’une ambiance, d’une atmosphère souvent stigmatisées et entrainent parfois chez certains un état dépressif (Phelouzat et de la Soudière 2007), cette approche met en évidence la dimension plus temporelle que spatiale de l’hiver où la végétation n’est plus le « marqueur » comme dans les trois autres saisons. L’hiver « dit le temps », les champs comme les pelouses en ville sont « au repos ». C’est un passage qui est cependant très fortement ritualisé lorsqu’arrive le solstice d’hiver et Noël sur lesquels l’auteur ne dit rien, étrangement. Sans doute est-il plus attentif à peindre une saison « morte » et « lente » et à s’éloigner d’une approche folklorique, au profit de cette subtile étude des sensibilités qui résonne avec un certain « moi météorologique » (Corbin et al. 2016), le sien.

 
 

Notes

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[1Direction départementale de l’équipement.

[2La Bête du Gévaudan est un animal à l’origine d’une série d’attaques contre des humains survenues entre le 30 juin 1764 et le 19 juin 1767. Ces attaques, le plus souvent mortelles, entre 88 et 124 recensées selon les sources, eurent lieu principalement dans le nord de l’ancien pays du Gévaudan, région d’élevage. Quelques cas ont été signalés dans le sud de l’Auvergne, et dans le nord du Vivarais et du Rouergue.

 
 

Bibliographie

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CORBIN Alain, COURTINE Jean-Jacques et VIGARELLO Georges (dir.), 2016. Histoire des émotions. Vol. II - Des Lumières à la fin du XIXe siècle. Paris, Seuil.

LA SOUDIÈRE Martin de et LARRÈRE Raphaël, 1976. Cueillir la Montagne. Lyon, La Manufacture.

LA SOUDIÈRE Martin de, 1987. L’hiver. À la recherche d’une morte saison. Lyon, La Manufacture.

MAUSS Marcel, 1966. Sociologie et Anthropologie. Paris, PUF.

PHELOUZAT Nicole et LA SOUDIÈRE Martin de, 2007. « Hivers d’ailleurs, hivers d’antan ? Approche sociologique de la dépression saisonnière hivernale », Psychiatrie, sciences humaines, neurosciences, 5 (4), Springer.

SANSOT Pierre, 1991. Les Gens de peu. Paris, PUF.

SCHNEIDER Lucien, 1970. Dictionnaire français-esquimau du parler de l’Ungava. Travaux et documents du Centre d’études nordiques. Québec, Presses de Laval.

 

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