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Pour citer cet article :

Sébastien Baud, 2018. « MIDOL Nancy, 2016. De la psychanalyse aux thérapies quantiques. Imaginations et consciences en expansion ». ethnographiques.org, Comptes rendus d’ouvrages [en ligne].
(http://ethnographiques.org/2018/Baud - consulté le 24.04.2018)
 

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Sébastien Baud

Compte-rendu d’ouvrage

MIDOL Nancy, 2016. De la psychanalyse aux thérapies quantiques. Imaginations et consciences en expansion

MIDOL Nancy, 2016. De la psychanalyse aux thérapies quantiques. Imaginations et consciences en expansion. Paris, L’Harmattan.

(Compte rendu publié le 16 janvier 2018)

Pour citer cet article :

Sébastien Baud. MIDOL Nancy, 2016. De la psychanalyse aux thérapies quantiques. Imaginations et consciences en expansion, ethnographiques.org, Comptes rendus d’ouvrages [en ligne]. http://www.ethnographiques.org/2018/Baud (consulté le 16/01/2018).


Dans cet ouvrage, Nancy Midol, anthropologue [1] et hypnothérapeute, observe les dynamiques contemporaines propres au champ des psychothérapies européennes et nord-américaines. L’approche retenue est un récit historique et épistémologique de quelques perspectives fortes émaillant celui-ci – de la psychanalyse aux nouvelles thérapies holistes –, avec une attention toute particulière portée à la réflexivité analytique. Parallèlement, l’auteure présente diverses pratiques médicinales et systèmes philosophiques, anciens et/ou exotiques, convoqués par les représentants de ces dernières. Précisément, elle analyse les théories et courants de pensée qui ont proposé une définition de l’« objet à guérir » : la conscience, sa nature, ses avatars – inconscient (chez Schopenhauer et Carus), subconscient (chez Janet) –, ses états, expressions (affects, émotions) et interactions avec le corps (ou le cerveau) et l’environnement. Dans cette logique, une place importante est donnée à la controverse qui a opposé Freud à Groddeck, médecin et auteur du Livre du ça ou encore de L’être humain comme symbole. Nancy Midol nous présente Groddeck comme « traversé par des forces sociales, affectives et environnementales qui le dépassent […], qu’il ne craint pas » et qui lui ont permis de poser « les bases psychanalytiques de l’imaginaire quantique » (p. 51), leitmotiv de l’ouvrage.

Après l’évocation dans une longue introduction de la mécanique quantique, qui « a révolutionné [au début du XXe siècle] les façons de concevoir le monde physique qui nous entoure » (p. 11), cinq chapitres organisent l’ouvrage : la construction de la psychanalyse (Freud, Groddeck, Ferenczi, Jung, Abraham, Torok, Mijolla, pour ne citer que ceux-ci) ; l’apport des thérapies systémiques et familiales (Winnicott, Bateson) ; l’hypnose thérapeutique (Mesmer, Chertok, Erickson) ; les « sagesses et connaissances anciennes » (p. 16), voire « disparues » (p. 75) (chamanismes, médecines hippocratique, ayurvéda et chinoise) et le reiki, une forme récente et bricolée. Avec les quatre premiers chapitres, Nancy Midol montre combien la conscience et ses thérapies sont intimement liées dans leur apparition et leurs définitions successives. Elle y souligne également la façon dont les représentant-e-s des thérapies quantiques revisitent des concepts comme ceux de « conscience », d’« intériorité » (p. 25), de « terrain » (celui que l’« on soigne » ; p. 145) ou encore d’« existence ». Elle écrit ainsi : « penser le corps ou ne plus le penser, mais penser l’existence comme un moment matérialisé à travers des flux de matières, des flux d’énergies électriques, magnétiques, quantiques… [pour] invente[r] une autre réalité » (p. 18). L’intention est posée.

Le dernier chapitre permet à l’auteure d’illustrer son propos et de conclure sur la singularité des thérapies quantiques, inventées « à l’orée des années 2000 » (p. 40) : ostéopathie biocellulaire, hypnose intégrative et reiki quantique parmi d’autres. Pour résumer, ces pratiques partageraient une « approche holistique – cosmologique de la maladie » (p. 117) et « laisse[raient] à l’empathie et aux capacités créatives le soin d’engager la guérison » (p. 54). Elles développeraient une perception de l’être humain et du monde à la fois initiatique et féminine ou pour le dire autrement, englobante et écologique, au sens qu’en donne l’auteure dans un précédent livre (Midol 2010). Les thérapies quantiques relèvent en ce sens des « nouvelles spiritualités », que je définirais brièvement, en suivant Lara Duc (2016), par trois traits : le sentiment d’appartenance au monde, pensé comme « un tout » ; la perception du corps comme « corps sensible » ou « corps-relié » (p. 131) et d’un soi, dont la personne prend soin par des « pratiques de consciences » (Midol, à paraître) ; enfin la notion d’« énergie circulante », dans et entre les corps et le monde, avec ses « nœuds » (chakra) et son exacerbation – l’« éveil » (p. 116). En somme, les thérapies quantiques s’inscrivent dans un ensemble de pratiques hétérogènes et partageant une position sociale marginale par rapport à la médecine académique. Si nous y trouvons une majorité de femmes, ces thérapies apparaissent aussi comme un phénomène diffus et en devenir, caractérisé par son inventivité et sa pluralité. Nous pouvons dès lors nous interroger : est-ce une tentative bricolée de réponse à un mal-être que d’aucuns diront propre à notre modernité ou le retour d’une pensée longtemps refoulée ?

La particularité des thérapies quantiques est leur usage de quelques découvertes scientifiques choisies pour leur résonance avec le regard qu’elles portent sur le monde, voire comme élément explicatif de cette même conception. En cela rien de nouveau puisque les « médecines de l’âme » (p. 12) ont depuis le XVIIe siècle cherché à « objectiver » leur objet (p. 12), en puisant dans les explications du réel des sciences de la matière (de leur époque), les termes (plus que les concepts) leur permettant de décrire et légitimer une pratique thérapeutique. La révolution scientifique et l’idée d’une nature mécanique (où le comportement de chaque élément, quelle que soit l’échelle, est explicable par des lois) autorisent alors une inventivité nouvelle. Je mentionnerais les découvertes sur l’électricité et le magnétisme qui ont inspiré Mesmer, Puységur, Braid ou encore Freud, et la physique quantique qui a participé à l’élaboration par Jung du concept de synchronicité. Celui-ci est d’ailleurs « repris par les tenants des thérapies quantiques » (p. 60), comme si des passerelles étaient évidentes et les logiques interchangeables.

« Certes, ici et là on y parle d’ondes et d’énergies, de superposition d’états… mais le malentendu semble à son comble entre ceux qui incarnent la rigueur scientifique et ceux qui récupèrent des théories et des concepts pour alimenter des approches thérapeutiques qualifiées de quantiques » (p. 11). « Semble », car Nancy Midol se refuse à toute schématisation partielle, voire partiale, pour interroger une appellation et les discours corrélés. Elle écrit ainsi : « les thérapies quantiques ne sont pas des applications de la physique quantique », une telle posture ne pouvant être qu’une « impasse théorique » (p. 163). L’appellation « quantique » dont se parent ces nouvelles spiritualités renvoie nonobstant à l’idée « que tout est énergie, donc […] information » (p. 114). Pour leurs représentants, il existerait ainsi des « phénomènes de correspondances » qui, « dans une perspective spirituelle ou subtile », « non seulement animent mais créent la matière » (p. 115). En d’autres termes, l’anthropologie qui nous est proposée ici est celle de réappropriations et reformulations pour aboutir à l’énonciation d’un « imaginaire quantique ». Celui-ci serait une expression moderne de l’analogisme, au sens de Philippe Descola (2005), et de sa mise en acte, accessoirement appelée « magie ».

Les enjeux autour des « médecines de l’âme » et de leurs usages dans les sociétés contemporaines rappellent, sans commune mesure [2], la « chasse aux sorcières » à l’œuvre entre les XVe et XVIIe siècles par la pensée dominante d’alors. De façon corrélative, les sociétés européennes abandonnaient une médecine basée sur la connaissance des corps, des affects et des plantes pour une médecine faite de saignées, de lavements et d’effractions aux forceps ; une médecine de la relation entre la personne et son environnement, entre le malade et le ou la praticien-ne, pour une médecine du corps-objet ; une médecine héritée d’un Moyen Âge bien loin de l’idée qu’en ont propagée les Lumières. Dans une certaine littérature, cette médecine était surtout le fait des paysannes, sages-femmes, guérisseuses et autres spécialistes des plantes, ces other-than-human persons (Hallowell 2010). Elle était le fait de « toutes celles qui pratiquaient des formes de savoir non approuvées par les autorités » (Starhawk 2015) et dont nous ne connaissons l’histoire qu’à travers les yeux de leurs persécuteurs, confisquant les savoirs thérapeutiques et génésiques et menant une « guerre contre les femmes » (Ehrenreich 2005). Dans cette perspective, Nancy Midol souligne combien le devenir d’une vision mécaniste, qui coupe l’être humain de la nature et enfermera la femme dans un statut d’objet (Federici 2014), mènera aux ruptures théoriques de Pinel, puis Freud (Pigeaud 2001 ; Goldstein 1997) et à l’élaboration de l’inconscient, là aussi, comme objet. Et l’auteure de préciser : si les nouvelles thérapies s’inventent contre cet objet, c’est en s’inscrivant dans une histoire, dans laquelle les « sorcières » occupent une place de choix et dont nous suivons la fabrique au fil des pages. C’est aussi en valorisant les approches de l’être humain décrites par les ethnologues.

Par ses prises de position, qui tranchent avec la retenue habituelle de ces derniers, et la mobilisation de concepts de l’anthropologie cognitive, religieuse et médicale autour de la question de la conscience et de ses thérapies, Nancy Midol donne ici du sens et appréhende un système d’objectivation de la réalité comme un savoir légitime. Elle produit un énoncé performatif, qui transforme (ou tente de le faire) un point de vue sur le monde en une pratique reconnue par le collectif. En d’autres termes, elle tente de faire exister une idée thérapeutique – l’« imaginaire quantique » – dans l’espace des psychothérapies européennes et nord-américaines, défini ici comme étant un champ de « déconstructions et (de) recompositions » régi par « un rapport de forces » (p. 15). Comme un espace aussi de « nouvelles propositions » et de « nouvelles dynamiques » (p. 15), où chaque élément de connaissance ne s’ajoute pas au précédent, soit pour le dédire, soit pour le préciser. L’analyse menée (sous forme d’essai) est donc non seulement un parti pris politique, mais aussi une épistémologie et une perspective de subjectivité. Son auteure y interpelle d’ailleurs les sciences humaines et sociales sur leur choix d’objet à analyser, enclines à laisser de côté des trajectoires, des récits personnels et collectifs, car impossibles à normaliser.

Se dire aujourd’hui « sorcière », « chamane » ou « thérapeute quantique », c’est de fait déranger les représentations sur lesquelles se pensent nos sociétés [3]. C’est interroger des mots qui paraissent acceptables, rationnels, scientifiques et intellectuellement fiables, mais qui le sont précisément parce qu’ils font partie de la langue de la mise à distance (Starhawk 2015). C’est aussi, dans un autre registre, signifier un lien avec « la mère universelle » et redonner dans le déroulement du monde une place au « féminin sacré, la mère divine, Pachamama, Gaïa, Shakti » (p. 29), en d’autres termes à ce qui est « dans l’intervalle, dans le lien d’intrication, dans un partage des espaces et des temps » (p. 52). C’est faire rhizome, plutôt que société, c’est-à-dire faire lien autrement. Pour répondre à la question initiale, les thérapies quantiques auraient donc à voir avec une pensée longtemps refoulée. Nancy Midol en révèle ici les résurgences sporadiques, dont le dernier avatar serait l’« imaginaire quantique ». Elle donne à cette idée une parenté élargie, en soulignant les emprunts et en reliant diverses pratiques éloignées dans l’espace et dans le temps. Bref, elle en construit une histoire et lui donne un ancrage épistémologique. Au final, cet essai est un travail de restitution de systèmes de valeurs oubliés (car ayant perdu leur bataille pour la légitimité) ou situés à la marge. Il est un déplacement du regard par lequel un « ça-voir » (Groddeck 1963) peut advenir. Enfin, il pense notre modernité comme un lieu à partir duquel une réflexion critique sur le monde peut se projeter, de manière à explorer les possibles que la pensée dominante menace toujours de nier.

Anthropologie engagée et œuvre personnelle inscrite dans une époque, cet ouvrage est une pensée du et un déplacement vers le dehors, qui souhaite donner à voir « un projet pour l’humanité et la planète dont nous n’aurions pas honte » (p. 31) et un « nouvel humanisme » (p. 164).

 
 

Notes

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[1Maître de conférences, chercheure associée au Laboratoire d’anthropologie et de psychologie cognitives et sociales, Maison des Sciences de l’Homme et de la Société Sud-Est, université Nice Sophia Antipolis, et membre de Consciences, soins et cognitions (CoSoCo).

[2Puisque plusieurs dizaines de milliers de personnes périrent sur les bûchers ; au même moment et pour les mêmes raisons, un ethnocide avait lieu dans les Amériques.

[3Cela dit, les nouvelles spiritualités témoignent aussi d’une individualité symptomatique des hiérarchisations contemporaines et de l’opposition structurante des représentations sociales. Si l’auteure ne le précise pas, mes enquêtes sur le néochamanisme (Baud 2016) montrent que les personnes concernées appartiennent à l’ensemble des classes sociales.

 
 

Bibliographie

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BAUD Sébastien, 2016. « Réappropriations mutuelles, Ayahuasca et néochamanisme péruvien internationalisé », Drogues, santé et société [en ligne], http://drogues-sante-societe.ca/reappropriations-mutuelles-ayahuasca-et-neochamanisme-peruvien-internationalise.

DESCOLA Philippe, 2005. Par-delà nature et culture. Paris, Gallimard.

DUC Lara, 2016. « Quand le terrain débarque chez l’ethnologue : un grand frère initié et un mari “en transe” », in BAUD Sébastien (dir.), Anthropologies du corps en transes. Paris, Connaissances et Savoirs, p. 217-246.

EHRENREICH Barbara, 2005. Sorcières, sages-femmes et infirmières. Une histoire de femmes et de la médecine. Montréal, Éditions du remue-ménage.

FEDERICI Silvia, 2014. Caliban et la Sorcière. Femmes, corps et accumulation primitive. Genève, Entremonde.

GOLDSTEIN Jan, 1997. Consoler et classifier. L’essor de la psychiatrie française. Paris, Les Empêcheurs de penser en rond.

GRODDECK Georg, 1963. Le livre du ça. Paris, Gallimard.

HALLOWELL Irving A., 2010. « Ojibwa ontology, behavior, and world view », in BROWN Jennifer S. H. et GRAY Susan Elaine (eds.), Contributions to Ojibwe Studies, Essays, 1934-1972. Lincoln, University of Nebraska Press.

MIDOL Nancy, 2010. Écologie des transes. Paris, Téraèdre.

MIDOL Nancy, à paraître. « Les pratiques de consciences », numéro spécial, Staps, Revue internationale des sciences du sport et de l’éducation physique.

PIGEAUD Jackie, 2001. Aux portes de la psychiatrie, Pinel, l’Ancien et le Moderne. Paris, Aubier.

STARHAWK, 2015. Rêver l’obscur. Femmes, magie et politique. Paris, Cambourakis.

 

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Comptes rendus d’ouvrages.