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Pour citer cet article :

Julie Delalande, 2017. « COQUET Michèle & MACHEREL Claude (dir.), 2013. Enfances. Pratiques, croyances et inventions ». ethnographiques.org, Comptes rendus d’ouvrages [en ligne].
(http://ethnographiques.org/2017/Delalande - consulté le 21.10.2017)
 

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Julie Delalande

Compte-rendu d’ouvrage

COQUET Michèle & MACHEREL Claude (dir.), 2013. Enfances. Pratiques, croyances et inventions

COQUET Michèle & MACHEREL Claude (dir.), 2013. Enfances. Pratiques, croyances et inventions. Paris, CNRS Editions.

(Compte rendu publié le 9 mars 2017)

Pour citer cet article :

Julie Delalande. COQUET Michèle & MACHEREL Claude (dir.), 2013. Enfances. Pratiques, croyances et inventions, ethnographiques.org, Comptes rendus d’ouvrages [en ligne]. http://www.ethnographiques.org/2017/Delalande (consulté le 9/03/2017).


Cet ouvrage est le résultat d’un séminaire dirigé par Michèle Coquet et Claude Macherel qui s’est tenu à Paris de 2007 à 2009. Il propose une plongée dans l’enfance à partir de récits de premières mains et d’études ethnographiques menées en Europe, en Afrique, en Amérique du Nord et en Asie. Il nous présente des enfances dans leur diversité, telles qu’elles sont vécues par leurs protagonistes et interprétées par les adultes. Les enfants y apparaissent comme des êtres dont la particularité est d’articuler de manière originale le monde visible et l’au-delà.

L’ouvrage réunit huit anthropologues dont deux font de l’enfance leur objet d’étude principal : Nicolas Argenti, qui travaille sur l’enfance, la jeunesse et les questions de mémoire collective au Royaume d’Oku au Cameroun ; et Nathacha Collomb qui mène une ethnologie des T’ai Dam au Nord Laos et s’intéresse à l’enfance dans ses liens avec la transmission des savoirs dans une société en mutations. L’un et l’autre interrogent ici la notion de jeu, dans son lien avec une certaine représentation de l’enfance. Les six autres auteurs rencontrent les questions de l’enfance dans une réflexion sur le monde des morts en France et en Italie (Giordana Charuty) ; à partir de l’autobiographie particulière d’une enfant aux Etats-Unis et de son rapport au monde (Michèle Coquet) ; d’une scène biblique jouée par les enfants et instituée en rituel par les adultes en Italie (Daniel Fabre) ; de rituels d’enfants dogons au Mali (Eric Jolly) ; de jeux et actes rituels d’enfants toungouses en Sibérie (Alexandra Lavrillier), et enfin en partant de contes européens (Claude Macherel).

L’ouvrage s’ouvre sur une introduction de Michèle Coquet qui pointe des éléments clés au sein des recherches sur l’enfance et met en lumière la particularité du regard anthropologique sur les enfants par rapport à une sociologie de l’enfance et aux sciences de l’éducation. L’anthropologie tire ses spécificités tant par ses méthodologies de recueil des données qui suppose une immersion longue et une approche globale du groupe étudié, que par une analyse attentive à la dimension culturelle et symbolique de celui-ci. L’introduction situe la démarche des contributeurs à l’intérieur des recherches sur l’enfance. Il s’agit de montrer comment des groupes sociaux mettent à profit la participation des enfants, entre sept ans et la puberté, à la vie sociale des adultes, en s’appuyant sur la particularité qu’ils voient dans ce groupe d’âge. Michèle Coquet nous invite à retenir la gratuité des actions ludiques des enfants, l’intensité et l’énergie qui les animent, le caractère transitoire de l’enfance, son apparente anomie et son insouciance (p. 10). Pourtant, à la lecture de l’ouvrage, c’est surtout la discussion de ces attributs classiques de l’enfance qui nous semble heuristique. Car ces actions ne sont que rarement gratuites et insouciantes. Les contributions montrent surtout que l’analyse que l’on fait des pratiques enfantines est fonction du regard que l’on porte sur ce groupe d’âge et de la place sociale, mais plus encore culturelle et symbolique, qu’on lui donne. Certains insistent aussi sur le monde tel qu’il est perçu par des enfants (Coquet, Fabre). D’autres donnent à voir, comme l’analyse très bien Michèle Coquet en introduction, comment les qualités des enfants, leur faculté d’empathie notamment, expliquent leur rôle spécifique dans certains rituels et la charge propitiatoire que leur donnent les adultes.

Enfants et rites : l’exercice de leur puissance d’agir

La question rituelle revient dans un nombre important de contributions parce qu’elle est un thème central en anthropologie et permet ici d’interroger ce qu’en font les enfants. Le jeu est présenté comme un attribut de l’enfance et demeure le terme utilisé pour désigner un certain nombre de pratiques enfantines, même si la frontière entre jeu et rituel est fine, comme l’avaient déjà montré les auteurs, essentiellement anthropologues là aussi, de l’ouvrage Du soin au rite dans l’enfance (Bonnet & Pourchez, 2007). En effet, c’est en approfondissant la représentation qu’un groupe culturel se fait de l’enfance que l’on précise le statut donné aux pratiques enfantines. On remarque ainsi que, d’un groupe à l’autre et d’une région du monde à l’autre, les enfants ont souvent un statut particulier, depuis longtemps décrit par les anthropologues, entre le monde des vivants et le monde des esprits et des morts, qui donne parfois à leurs jeux une fonction de pratiques rituelles agissant sur le lien entre les hommes et l’au-delà. De leur propre initiative ou encouragés par les adultes, ou encore par un dispositif que ces derniers mettent en place, les enfants sont ainsi des intermédiaires entre deux mondes et constituent un maillon essentiel à l’équilibre du groupe social.

L’ouvrage nous invite alors à nous interroger : comment ce statut, qui existait aussi dans nos sociétés occidentales avant l’époque industrielle, s’est-il transformé pendant le siècle dernier ? Les enfants entretiennent-ils toujours un rapport particulier au monde invisible quel que soit ce qu’en font les adultes ? En décrivant dans son journal intime son monde imaginaire, Opal, une petite fille américaine de sept ans en 1904, nous montre comment sa relation aux animaux et à son environnement naturel construit son équilibre quotidien, lui permet de comprendre le monde et de se l’approprier (Michèle Coquet). D’une époque à l’autre, d’un lieu à l’autre apparaît clairement le fait qu’examiner ces points particuliers, pratiques ludiques et rituelles, constitue des moyens d’accès spécialement pertinents pour comprendre comment les enfants agissent sur le monde et manifestent leur capacité d’agir. Leur puissance d’agir et le regard porté sur leur compétence d’acteur dépendent de la place sociale et symbolique qu’on leur donne ou qu’ils prennent dans une société. Les auteurs apportent ainsi des éléments pour approfondir les réflexions sur l’enfant acteur qui animent la sociologie de l’enfance francophone et anglophone depuis une vingtaine d’années.

« Souvenirs d’enfance » : l’entrée par l’autobiographie des auteurs

Afin de donner à voir la multiplicité des expériences enfantines, chaque contributeur fait précéder son article d’un court « souvenir d’enfance » autobiographique. Leurs témoignages donnent à voir de l’intérieur leurs ressentis d’enfants, leur rapport au monde et leur représentation du monde des adultes. Ils donnent un autre éclairage sur l’idée d’un monde enfantin habité par un rapport particulier aux êtres invisibles, même s’ils mettent surtout en situation les relations des auteurs, quand ils étaient enfants, avec leurs frères et sœurs ou des adultes de leur parenté, à partir d’un événement marquant. Cet exercice ne donne pas lieu à commentaire par les auteurs, mais un lien plus ou moins ténu relie le court texte autobiographique et l’article anthropologique de chaque auteur, laissant penser que l’intérêt de l’anthropologue pour tel ou tel objet d’étude trouve souvent ses racines dans un passé d’enfant qui lui apporte des éléments de compréhension intimes des événements ethnographiés. La réunion de ces deux types de textes, le style rédactionnel des auteurs, ainsi que les thématiques abordées, donnent à cet ouvrage une créativité poétique qui apporte à l’ouvrage un cachet unique. Cette liberté d’écriture, présente dans certaines monographies d’anthropologues, et qui vient sans doute de l’exercice de la description ethnographique, nous apparaît comme un trait caractéristique de la discipline déjà signalé en 1947 par Marcel Mauss dans son Manuel d’ethnographie, écrivant que l’ethnologie descriptive exige que l’on soit aussi romancier, capable d’évoquer la vie d’une société toute entière (1971 : 8).

Comment interpréter les jeux observés ?

Nicolas Argenti étudie les enfants dans les Grassfields du Cameroun, et regarde comment leurs pratiques partagées intègrent le contexte politique. Depuis 1992 et les élections présidentielles où le Social Democratic Front (SDF), parti vainqueur, a été déclaré « rebelle », la région est occupée par des militaires qui terrorisent la population. Traditionnellement, adultes et enfants pratiquaient des mascarades, chacun d’un type particulier. Les enfants effectuaient celles-ci à la lisière de la forêt et manifestaient ainsi le trajet qu’ils avaient à parcourir du monde des esprits au monde des vivants. Aujourd’hui, ils mettent en scène dans l’une de leurs mascarades le parti du SDF. Selon l’auteur qui s’interroge sur le statut de ces jeux d’imitation, il ne s’agit pas de pratiques « non réelles » d’une activité, mais plutôt d’un engagement face à un environnement socio-politique.

Natacha Collomb revient sur la question de la définition du jeu abordée par Argenti, à partir de son appréhension sur le terrain, lors de son enquête au Nord Laos. La signification du mot « jeu » dans la langue vernaculaire dépend des règles de son utilisation. Celui-ci s’utilise dans un contexte, et apprendre une langue consiste à apprécier ce contexte. Cette connaissance lui permet aussi d’identifier dans une pratique, une dimension ludique, même si celle-ci n’est pas nommée « jeu » par les acteurs. L’anthropologue approfondit le lien entre jeu et non jeu ainsi qu’entre jeu et rite. Elle reprend la distinction que fait Bateson (1972) entre une pratique et son « valant pour ». Dans ce second cas, les actions n’agissent pas comme celles qu’elles dénotent. Ainsi, les enfants du village où elle enquête sont autorisés à jouer à « to ma lai » (entre jeu de billes et de quilles) en dehors de la période rituelle appropriée où les adultes s’y adonnent également, parce qu’ils n’y jouent pas « pour de vrai », mais aussi parce que, n’étant pas encore dans une sexualité active, leur statut les autorise à le pratiquer. Quand les adultes l’exécutent à la période indiquée, ils le font selon une organisation sexuée des rôles, et le jeu devient un rituel de fécondité et de fertilité, ce qui n’est pas le cas quand les enfants s’y adonnent. Si encore on autorise les enfants à jouer à « to ma lai » en dehors de la période requise, c’est aussi parce que l’on considère que leur principes vitaux sont encore fragiles et que les contrarier pourraient les rendre malades.

Etudier la représentation que les adultes ont de l’enfance est donc un moyen de comprendre le rapport d’un groupe à la vie, à la mort et aux différentes sphères des êtres visibles et invisibles. Dans son article sur les enfants toungous en Sibérie, Alexandra Lavrillier décrit très précisément la manière dont, au fur et à mesure qu’il grandit, un enfant évolue dans sa relation avec les êtres de ces sphères et parallèlement, dans son positionnement dans le groupe social. Cette évolution conditionne en effet les rôles et capacités rituelles qu’on lui attribue. Certains jeux d’enfants sont ainsi de l’ordre de la pratique rituelle quand, par leurs jeux d’imitation notamment, ils font exister ce qu’ils imitent ici et maintenant (quand ils jouent à la chasse et permettent aux adultes une bonne chasse) ou dans leur vie d’adulte à venir.

Les biographies comme matériau

Le monde de l’ombre est au cœur du texte de Giordana Charuty qui présente les biographies d’enfance d’un médium italien, Antonio, et d’un orphelin français devenu écrivain, Pierre Gascar, dans leurs liens intimes avec les morts. L’auteur y voit autant d’épreuves nécessaires qui rappellent les traditionnels rites initiatiques de la jeunesse dans les sociétés rurales d’ici et d’ailleurs sur lesquels a travaillé Daniel Fabre. Il décrit des enfants « préoccupés de mettre l’invisible à portée de main » (p. 89). Dans le texte de Michèle Coquet sur la petite Opal, on retrouve des réflexions sur le jeu et sur le monde invisible. L’auteur s’interroge sur la manière dont un enfant atteint l’état de « comblement » dans le jeu, évoqué par Mona Ozouf (p. 129). L’état de créativité et de liberté donné par le jeu permet à cette enfant d’être réceptive au monde et d’agir sur lui. On peut voir ici un point commun avec les enfants du Cameroun : face à une certaine souffrance, le jeu est une manière d’avoir prise sur le monde, de s’y placer comme acteur. Cette souffrance provient de la solitude chez Opal. Mais au-delà du jeu, il s’agit pour cette petite fille d’un mode de relation au monde animal et végétal qui l’entoure : être à son écoute, à l’écoute des « pensées » des papillons (p. 151), écrire des messages aux fées qui lui apportent des crayons. Pour autant, si l’on retrouve ici l’imagination partagée par d’autres enfants, Michèle Coquet nous raconte aussi la vie de cette enfant devenue adulte qui continue de s’inventer une vie (des parents d’origine royale) et finit en asile psychiatrique, internée pour schizophrénie. A enchainer ainsi la lecture de descriptions d’enfants dans diverses cultures et l’interprétation de leurs agissements par les adultes qui les entourent, on est saisi d’un trouble : si cette fillette passe pour étrange et inquiète son entourage, n’est-ce pas parce qu’aucune reconnaissance de son rapport au monde n’existe dans son groupe culturel ?

Dans la contribution de Daniel Fabre, c’est encore un livre autobiographique qui sert de matériau à l’ethnologue, celui de l’écrivain sicilien Fortunato Pascalino. Celui-ci décrit le jour où il fut Jésus, rite où des enfants sont désignés par des adultes pour incarner, le temps d’une journée, les personnages de la Bible. De même que Michèle Coquet, l’auteur nous plonge ici dans le monde tel que le perçoit un enfant. Se confrontant à l’image d’un enfant Jésus « qui a toujours été grand même quand il était petit » (p. 184) et d’un père « qui a dû naître à 50 ans » (p. 195), le garçon cherche à faire vivre un enfant Jésus comme lui, dont on connaîtrait le sifflet de terre cuite avec lequel il jouait et qui rirait comme tous les enfants. Daniel Fabre nous rappelle que le garçon relie, sans le savoir, sa propre représentation avec une vision du Christ qui existait aux premiers siècles de la construction canonique.

Culture enfantine et monde invisible

Dans la contribution d’Eric Jolly, spécialiste des Dogons du Mali, un lien est perceptible entre ses souvenirs d’enfant profitant de vacances à la campagne pour affronter la nature et ses éléments (soleil, pluie et orage) en s’imaginant en héros de ses aventures, et les garçons dogons du même âge, montrant leur courage et endurant les souffrances de la course, encouragés par les adultes, pour triompher des aléas naturels et faire venir la pluie. Retrouver chez ces enfants dogons des épreuves vécues dans sa propre enfance a-t-il incité l’anthropologue à observer davantage les enfants de la communauté dogon ? Qu’est-ce qui attire un chercheur vers le domaine de l’enfance quand il n’en est pas spécialiste ? La course apparaît en tous cas comme une spécificité des jeunes garçons dogons de sept à treize ans, et au centre d’un de leur rituel exécuté dans la brousse et sans la participation des adultes. Le rite a pour effet de purifier le village de ses impuretés et de ses malheurs de l’année et de garantir une bonne récolte de mil. Si les enfants dogons sont identifiés par les adultes comme ayant la capacité « d’arranger le monde » (selon une expression dogon, p. 206), c’est parce qu’ils sont encore considérés, en tant qu’incirconcis, à la charnière entre plusieurs univers, espaces masculin et féminin, jeu et travail, nature et culture, brousse et village, présent et à venir. Leur capacité à imaginer, qu’ils mobilisent dans leurs jeux, est perçue comme permettant d’intercéder avec d’autres mondes pour faire basculer le village vers une nouvelle année de récolte. Enfin, Eric Jolly voit dans leurs pratiques deux éléments universels de la culture enfantine : la récupération de détritus, objets jetés par les adultes, pour fabriquer leurs jouets de fortune (que décrit également Nicolas Argenti dans son texte sur les enfants du Cameroun), et la place du scatologique dans leurs jeux, et ici dans le rituel qui met en paroles des histoires de « croupion de poussin ». En effet, d’autres chercheurs travaillant sur l’enfance ont pu mettre en évidence ces deux dimensions dans la culture enfantine, comme Claude Gaignebet dans son ouvrage sur Le folklore obscène des enfants français (1980), mais aussi les contributeurs de l’ouvrage intitulé Cultures enfantines, universalité et diversité (Arleo & Delalande, 2010). Les garçons plus âgés et nouvellement circoncis, entre douze et quatorze ans, ont des pratiques avec des masques, soit en lien avec un rite de pluie (avec des feuilles de sananguré), soit du côté du jeu quand ils se déguisent en hyène avec des lambeaux de tissus et provoquent ainsi les plus jeunes enfants. Leur âge intermédiaire, plus tout à fait des enfants et pas encore des adultes, place les porteurs de masques sananguré dans un entre-deux favorisant le changement de saison. L’auteur explique aussi que les adultes tolèrent et même encouragent les pratiques entre rite et jeu qui sont des étapes de formation des garçons. Au fur et à mesure qu’ils grandissent, ils portent des masques qui exigent toujours plus de force et d’adresse, et qui symbolisent l’agressivité et la combativité. Ils se placent aussi dans un rapport de genre face aux filles, et d’âge face aux plus jeunes. Ce rapport de genre est d’autant plus flagrant si l’on observe les rares rites des filles qui supposent, par exemple dans la prière à Dieu pour qu’il pleuve, qu’elles s’humilient et se rabaissent pour l’apitoyer (un dieu qui semble unique dans ce groupe culturel). Le partage des rôles dans les rituels se retrouve chez les adultes et participe donc à construire une distribution sexuée des rôles.

En épilogue, Claude Macherel, « raconteur » au style littéraire tout particulier et un peu décalé, nous parle des contes plus que des enfants. Il les décortique afin de mettre au jour leur rôle social. Il nous donne les clefs du conte du Petit chaperon rouge, tout en le comparant au conte de Peau d’âne. Le premier vise à mettre en garde les jeunes filles formées et nubiles face aux hommes – au loup – qui souhaiteraient les voir dans leur lit pour les dévorer toutes nues – toutes crues – et sans noce. Macherel nous fait savoir que le conte mis à l’écrit par Charles Perrault en 1695 a été offert à une jeune fille de 19 ans (la petite nièce de Louis XIV), dédicacé par le dernier fils de Perrault, âgé de 17 ans. Comme il l’explique, ces deux « ados », « sensuellement actifs » (p. 294) sont les premiers destinataires de ce conte qui participe à leur éducation et les invite à la prudence face à leur soif d’aventure.

Enfin, en texte de clôture, Macherel revient sur les mots qui désignent les petits d’hommes en français et dans d’autres langues européennes. Il rappelle qu’un enfant arrive à sa naissance dans un réseau de liens humains établis qui structure sa place mais que l’enfant, par sa naissance, réaménage. Chaque culture s’occupe d’humaniser ses enfants selon des usages qui lui sont propres et qu’elle tient comme les seuls qui soient dignes. L’ouvrage constitue donc pour les chercheurs en sciences de l’homme, étudiants ou confirmés, une belle initiation au regard anthropologique et à la réflexion qu’il invite chacun à mener sur sa propre culture. Il nous rappelle que l’enfance est une construction culturelle et que ce que nous pensons « bon pour l’enfant » est circonstancié dans le temps et l’espace.

Enfants d’ailleurs… et d’ici

Cet ouvrage est remarquable par la connaissance qu’il nous donne de groupes sociaux et culturels. On y retiendra la place donnée, dans un grand nombre de situations présentées, aux enfants comme êtres entre deux mondes, capables d’« arranger le monde » comme chez les Dogons (aduru danaga). Par la distanciation qu’il nous donne avec notre société française contemporaine, il peut aussi nous aider à regarder d’un autre œil nos jeunes générations. Comment interprétons-nous, en tant que citoyen, leurs pratiques, leurs sociabilités entre pairs ? Quels rôles donnons-nous à celles-ci dans leur formation de futurs adultes ? Comment le sens que nous donnons à leurs pratiques conditionne le statut social que nous leur attribuons ? Du côté du jeu des adolescents par exemple, on remarque que le statut d’intermédiaire entre l’âge de l’enfance et l’âge adulte les autorise souvent à goûter aux pratiques des plus âgés sans lâcher tous les privilèges ludiques des plus jeunes (Delalande et al., 2010). Malgré tout, les adultes attendent que ces pratiques évoluent afin que l’agir des adolescents se coordonne avec les représentations liées aux individus pubères ou en passe de l’être. Leurs pratiques et celles que l’on accepte, semblent donc dépendantes du statut qu’on leur accorde.

 
 

Bibliographie

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ARLEO Andy & DELALANDE Julie (dir.), 2010. Cultures enfantines : universalité et diversité. Rennes, PUR.

BATESON Gregory, 1995. Vers une écologie de l’esprit I. Paris, Seuil (1972 pour la première édition américaine).

BONNET Doris & POURCHEZ Laurence (dir.), 2007. Du rite au soin dans l’enfance. Ramonville Saint-Agne et Paris, Erès et IRD.

DELALANDE Julie, DUPONT Nathalie & FILISETTI Laurent, 2010. « L’évolution des pratiques et des normes culturelles entre pairs lors de la transition vers le collège : regards croisés », in Octobre Sylvie et Sirota Régine (dir). Actes du colloque Enfance et cultures : regards des sciences humaines et sociales, [en ligne]
http://www.enfanceetcultures.culture.gouv.fr/actes/delalande_dupont_filisetti.pdf

 

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Comptes rendus d’ouvrages.