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Pour citer cet article :

Gwendoline Malogne-Fer, 2016. « LAURIERE Christine, 2014. L’Odyssée pascuane. Mission Métraux-Lavachery, Île de Pâques (1934-1935) ». ethnographiques.org, Comptes rendus d’ouvrages [en ligne].
(http://ethnographiques.org/2016/Malo­gne-Fer - consulté le 24.03.2017)
 

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Gwendoline Malogne-Fer

LAURIERE Christine, 2014. L’Odyssée pascuane. Mission Métraux-Lavachery, Île de Pâques (1934-1935)

LAURIERE Christine, 2014. L’Odyssée pascuane. Mission Métraux-Lavachery, Île de Pâques (1934-1935). Paris, LAHIC-Ministère de la culture et de la communication.

(Compte rendu publié le 15 décembre 2016)

Pour citer cet article :

Gwendoline Malogne-Fer. LAURIERE Christine, 2014. L’Odyssée pascuane. Mission Métraux-Lavachery, Île de Pâques (1934-1935), ethnographiques.org, Comptes rendus d’ouvrages [en ligne]. http://www.ethnographiques.org/../2016/Malogne-Fer (consulté le 15/12/2016).


Cet ouvrage relate la mission ethnographique et archéologique entreprise en 1934-1935 à l’île de Pâques en restituant au plus près les motivations initiales de cette expédition, le déroulement et les conditions d’enquête de la mission – notamment les relations complexes avec les Pascuans, les informateurs, les enjeux financiers, etc. – et le travail d’écriture et de diffusion dans le champ académique réalisés par les membres de cette expédition.

Les deux premiers chapitres, « Le chant du cygne du Trocadéro » et « Sur les pas des diffusionnistes », rappellent le contexte historique dans lequel s’inscrit ce projet d’expédition initié dès 1932 par Paul Rivet, ethnologue et directeur du musée d’ethnographie du Trocadéro qui souhaite, entre autres, enrichir les collections du musée des fameuses statues géantes de l’île de Pâques (moai) et des tablettes d’écriture rongorongo, les « bois parlants ». Dès les années 1930, le linguiste hongrois Guillaume de Hevesy émet l’hypothèse (1933) d’une similitude entre les signes gravés sur les rongorongo et l’écriture, vieille de 5 000 ans, de la civilisation Mohenjo-Daro (vallée de l’Indus, actuel Pakistan), suggérant une source commune, c’est-à-dire l’existence d’une « écriture néolithique » (1933 : 26) « ancêtre de toutes les écritures » (idem : 27). Les travaux de Guillaume de Hevesy séduisent les milieux anthropologiques européens imprégnés des idées du diffusionnisme, et particulièrement Paul Rivet qui trouve là une raison scientifique à l’organisation d’une mission à l’île de Pâques.

Dans les deux chapitres suivants, Christine Laurière montre comment se constitue cette mission franco-belge avec la participation, du côté belge, de Henri Lavachery, diplômé de philologie et passionné d’arts primitifs et du côté français, de Louis-Charles Watelin, spécialiste de la Mésopotamie. L’arrivée imprévue d’Alfred Métraux, un étudiant de Paul Rivet de passage à Paris, et le décès accidentel de Louis-Charles Watelin en juillet 1934 donnent au projet une nouveau visage : celui-ci est désormais dirigée par Alfred Métraux qui ne cache pas son scepticisme vis-à-vis des théories diffusionnistes de Guillaume de Hevesy et souhaite donner à la mission une approche autant ethnologique qu’archéologique. Mais le décalage est tel entre les fantasmes occidentaux et la réalité polynésienne que la nouvelle orientation ethnologique assignée à la mission sera difficile à mettre en œuvre : « Ils arrivent dans un lieu lourdement chargé d’histoires, indigène, coloniale, scientifique, qui s’enchevêtrent étroitement pour conférer à l’Ile de Pâques le statut de paradis perdu, a fortiori pour les ethnologues, avides de pureté culturelle, d’authenticité inviolée, et qui sont brutalement renvoyés à la vacuité de leur quête. En 1934, Alfred Métraux et Henri Lavachery ont affaire à une société déjà très ethnologisée, un “vieil os rongé” qui met au défi l’impératif de sauvetage ethnographique à la racine de toute mission scientifique dans ces décennies » (p. 59).

Le chapitre suivant – « L’île de Pâques est un vieil os rongé » – dresse ainsi un état des lieux de la situation sociale, économique et politique dramatique de cette île polynésienne qui a connu, à partir des années 1860, une dépopulation tragique (due aux passages de bateaux négriers et aux maladies) entraînant la disparition de l’élite religieuse et politique et, avec elle, celle des savoirs culturels traditionnels : « En 1877, il ne restait plus que 110 habitants sur l’île » (p. 66). L’île de Pâques subit une double colonisation : politique – l’île est un territoire chilien – et économique, avec l’implantation d’une compagnie privée d’élevage de bovins et d’ovins qui, à partir des années 1880, transforme l’île en un immense pâturage et cantonne les Pascuans au village : « Les Pascuans comprirent, à leur dépens, que leur île ne leur appartenait plus » (p. 69). En dehors des activités de la compagnie, les seules activités sont celles liées à la fabrication et la commercialisation des objets (sculptures, rongorongo) qui fascinent tant les étrangers. A partir des années 1880, les dirigeants des compagnies privées et les passages des navires chiliens encouragent les productions artisanales pascuanes qui sont ensuite revendues à des collectionneurs britanniques ou directement échangées contre du savon et des vêtements avec les marins chiliens. L’attrait pour les objets et le passé de l’île de Pâques suscite également de nombreuses expéditions scientifiques dont celle de l’anthropologue et archéologue britannique Katherine Routledge, en 1914-1915, qui forme le pascuan Juan Tepano au rôle d’informateur, et publie The Mystery of Easter Island (1919). Ce livre – ainsi que les écrits du néo-zélandais Macmillan Brown – vont rapidement circuler sur l’île : ils permettent, à partir des photographies ou des illustrations publiées, la reproduction d’objets sculptés selon des modèles anciens ; ils contiennent également suffisamment d’informations pour que les Pascuans pressés de questions par de nouveaux ethnologues leur suggèrent la lecture des travaux de leurs collègues.

C’est donc une société profondément « ethnologisée » et des Pascuans au fait du métier et des attentes d’un ethnologue ou d’un archéologue que découvrent Alfred Métraux et Henri Lavachery en 1934. Le chapitre éponyme du livre – « L’Odyssée pascuane » – retrace ainsi leurs déceptions à l’arrivée sur l’île : les Pascuans sont métissés, christianisés et habitués au commerce des statuettes. « C’est aussi leur propre chimère d’Européens qui s’évanouit sous leurs yeux : les Pascuans ne sont ni des primitifs, ni une copie, même pâlie de leurs ancêtres des temps jadis » (pp. 89-90). L’auteure décrit ensuite minutieusement les conditions d’enquête, le choix de lieux de vie, les relations avec les autorités locales (le représentant de la compagnie privée, l’Eglise catholique), et les relations inégalitaires qui se nouent avec les Pascuans. L’étude de ces relations et de leur évolution – particulièrement avec Juan Tepano, informateur professionnel habitué à travailler avec des ethnologues et à être rémunéré pour ce travail – permet de mieux comprendre comment se construit le savoir ethnologique et donne de précieuses informations sur la façon dont Alfred Métraux peut recueillir, retranscrire, vérifier et traduire les traditions orales de l’île. Car malgré les nombreuses expéditions scientifiques qui l’ont précédé et son pessimisme permanent, Alfred Métraux se rend compte qu’il y a encore du travail pour un ethnologue, notamment le recueil systématique des mythes et légendes et de l’ancienne langue pascuane qui constitueront une part importante de sa monographie consacrée à l’île de Pâques.

Dans le dernier chapitre, l’auteure revient sur le contexte d’écriture au Bishop Museum à Hawaii, les échanges intellectuels entre Métraux et des anthropologues océanistes comme Peter Buck débouchant sur la publication d’un ouvrage dont Métraux est l’auteur sous le titre Ethnology of Easter Island (1940), qui sera traduit en français l’année suivante ((1941). Avant cela, Métraux a rédigé plusieurs articles de revue réfutant les travaux de Guillaume de Hevesy : les rongorongo n’ont pas de liens avec l’écriture de la vallée de l’Indus, ils sont en fait un moyen mnémotechnique pour retenir les récitations ou chants religieux.

Ce livre passionnant d’histoire de l’anthropologie analyse ainsi la constitution des savoirs ethnologiques en situation et en dialogue avec l’état des connaissances et des débats en cours dans le champ disciplinaire. La comparaison entre les différentes sources et les documents mobilisés – les correspondances privées – contribuent grandement à la richesse de l’analyse. Le pessimisme d’Alfred Métraux, qui relate sans cesse ses inquiétudes et ses déceptions et s’interroge sur son avenir professionnel, et le fait qu’Henri Lavachery, « le chroniqueur de la mission » (p. 6), ne soit pas un ethnologue professionnel et n’ait pas intégré tous les codes du milieu donnent à leurs échanges et leurs correspondances une liberté de ton particulièrement intéressante pour tous ceux qui s’intéressent aux conditions concrètes des enquêtes ethnographiques et aux relations sociales qui s’y nouent.

Dans La fin de l’exotisme, Alban Bensa (2006) a souligné les limites d’une approche anthropologique « classique » qui pour atteindre l’objectif disciplinaire fixé – la recherche de l’homogénéité d’une culture – doit opérer un triple déni : un déni de l’histoire en omettant de préciser la dimension temporelle des faits sociaux observés pour mieux monter en généralité théorique ; un déni des acteurs réduits à des individus dépassés et gouvernés par une réalité totalisante ; un déni du réel d’autant plus étonnant que l’enquête de terrain et l’expérience ethnographique sont au cœur de la démarche anthropologique. Cette approche a particulièrement marqué l’anthropologie de la Polynésie : Nicholas Thomas (1998) a montré, notamment à partir de l’exemple des îles Marquises, comment les îles de Polynésie avaient longtemps été considérées comme « Hors du temps », hors d’atteinte des événements historiques comme la colonisation ou la christianisation. Christine Laurière montre au contraire tout l’intérêt qu’il y a à resituer précisément le contexte historique et les conditions sociales dans lesquels s’effectuent les enquêtes ethnographiques. Cet ouvrage soulève ainsi des questions méthodologiques, éthiques et épistémologiques d’une très grande actualité.

Ouvrage disponible en ligne : http://www.berose.fr/?L-Odyssee-pascuane-Mission-Metraux

 
 

Bibliographie

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BENSA Alban, 2006. La fin de l’exotisme. Essais d’anthropologie critique. Toulouse, Anacharsis.

de HEVESY Guillaume, 1933. « Sur une écriture océanienne paraissant d’origine néolitique », Bulletin de la Société préhistorique française, 7-8, pp. 434-446.

METRAUX Alfred, 1940. Ethnology of Easter Island. Bulletin of the Bernice Pauahi Bishop Museum.

METRAUX Alfred, 1941. Île de Pâques. Paris, Gallimard.

ROUTLEDGE Katherine, 1919. The Mystery of Easter Island. The Story of an Expedition. Kempton, Adventures Unlimited Press.

THOMAS Nicholas, 1998 (1989). Hors du temps. Histoire et évolutionnisme dans le discours anthropologique. Paris, Belin.

 

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Gwendoline Malogne-Fer
LAURIERE Christine, 2014. L’Odyssée pascuane. Mission Métraux-Lavachery, Île de Pâques (1934-1935),
Comptes rendus d’ouvrages.